L'Ecole : en désespoir de cause

sigaut_jeanne
L'Action Française 27 mai 2019 11:23

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par Claude Bourrinet

Les remous actuels, dans l’Éducation nationale, contre les réformes du ministre Blanquer, si n'était la taille du mammouth, ressembleraient à tous les mouvements que connaît ce gros bocal fermé sur lui-même : une tempête faite maison.
Prenons la réforme du lycée : les opposants à la réforme du lycée sont d'une impudence ahurissante. Voilà un lycée qui a fait ses preuves, mais dramatiquement négatives : des pourcentages de reçus au bac mirobolants, un taux d'échec en première année de fac astronomique, un enseignement de plus en plus idéologisé et bas de gamme (pour éviter de "sélectionner"), des épreuves dont les difficultés sont arasées face à l'inculture et aux faiblesses des lycéens. Bref, comme d'habitude, les pédagogues malcontents sont des champions de la machine à pédaler dans le vide. N'oublions pas que 38% des enseignants ont voté Macron au PREMIER TOUR ! Des fortes têtes, quoi ! Des gens qui réfléchissent !
Dans la réalité, depuis une vingtaine d'années, on constate un nombre constant de troubles de la personnalité chez les élèves, des difficultés cognitives de plus en plus évidentes, et une chute spectaculaire des capacités intellectuelles (rigueur logique, attention, compréhension, mémorisation, appréhension, conceptualisation, abstraction...), maux qui ne sont certes pas de la responsabilité des enseignants, il faut l'admettre.
Il est nécessaire cependant, pour comprendre le problème, de prendre un peu de hauteur historique.

L’École sous le signe de la continuité

La question de l’École (mot grec) est centrale depuis au moins 2500 ans. Lorsque l'éducation était laissée uniquement aux soins des familles, du clan, de la fratrie (car la famille nucléaire moderne, socle sociétal de la modernité occidentale, est de surgissement tout récent, au moyen-âge, dans le Nord de l'Europe, en Île-de-France par exemple), l'enfant recevait surtout une formation éthique, c'est-à-dire comportementale, fondée sur des valeurs liées à des conditions bien différenciées. Un fils d'aristocrate n'avait pas le même ethos qu'un fils de commerçant. C'était le cas chez les Celtes, dont les jeunes nobles quittaient leurs parents pour apprendre les usages de leur ordre chez un oncle ou un ami, coutume qui perdure dans notre moyen-âge.
Les Grecs ont inventé la paedeia, qui n'est pas seulement un élevage d'enfants (bien que Platon aille dans ce sens dans sa République), mais une institution politique, qui concerne la cité, et qui, de ce fait, comporte une dimension universelle.
On y enseigne aussi bien la gymnastique que la grammaire, jusqu'à la philosophie et la rhétorique. Les Romains, à la suite des Hellènes, mirent l'accent sur la fréquentation des grands auteurs. Beaucoup des grands textes de l'Antiquité sont des anthologies scolaires, par exemple les quelques pièces de Sophocle qui nous restent. On considérait alors que l'érudition, comme l'étymologie du terme l'indique, est un exercice nourri de savoir et commence avec les grandes œuvres (qu'on appelle « classiques » parce qu'elles étaient étudiées en classe) permettant de s'extraire de la rusticité, de la barbarie. Autrement dit, l’École est une construction susceptible, si les élèves sont aptes à en recevoir les leçons, de combattre les mauvais instinct de l'homme, et de le polir pour qu'il vive en société, ce qui a donné, au XVIe siècle, en Italie, puis en France, puis dans toute l'Europe, l'honnête homme, idéal qui s'est perdu avec l'avènement des temps modernes, livrés à la muflerie.
L’École dite « républicaine », c'est-à-dire laïque, n'a fait que reprendre ces préceptes traditionnels, en cherchant à en étendre « démocratiquement » l'application. De fait, il n'existe aucune rupture radicale entre l'enseignement prodigué par les Jésuites sous l'Ancien Régime et celui des Hussards noirs de la République.

Un tournant civilisationnel

Cette vision a été contestée dès l'avènement de la modernité, par Erasme, Montaigne, Comenius, et d'autres penseurs (plus tard, Rousseau), à juste titre, parfois, mais toujours dans l'esprit de relativiser l'importance du savoir, voire de montrer ses effets néfastes. Rousseau se méfiait des livres, paradoxalement.
L'entreprise de démolition de l’École issue de la civilisation gréco-latine a eu pour support idéologique la sociologie, qui est plus un discours orienté qu'une science (malgré les statistiques). Cet angle épistémologique a eu des conséquences incalculables. Il faut lire Christopher Lasch pour en suivre les méandres, singulièrement aux États-Unis, qui donnent le la à l'Europe, ici comme ailleurs. Plus que l'endoctrinement, omniprésente dans la transmission des connaissances aux élèves (on le perçoit bien dans la question de l'enseignement de l'Histoire), c'est l'appréhension de ce que doit être la sélection des jeunes par rapport à des objectifs spéciaux qui est en jeu, et s'avère déterminante. Car si l'on a maintenant des taux de « réussite » au brevet des collèges et au baccalauréat de type soviétique, frisant les 100%, ce n'est pas parce que les collégiens ou les lycéens sont plus capables que leurs anciens (les preuves du contraire abondent), mais qu'on a délibérément opté pour un traitement social de l’École.
Les paramètres du libéralisme ne sont plus ceux de l'ordre traditionnel, qui visaient le maintien d'une organisation globale de la société, par les ordres et l’État. La notion de contrat induit une approche individualiste de la communauté, qui ne devient alors qu'un agglomérat fluctuant d'unités singulières. En outre, les individus sont mus par leur intérêt. L'idéal de « salut » par la connaissance, de liberté critique par la fréquentation des grands esprits, d'excellence humaine par la maîtrise d'un langage, ou de codes, a été remplacé par le souci de conformation aux besoins de la production, de la consommation, et du fameux « vivre-ensemble ». Sous couvert de justice, d'égalité, voire de fraternité (la « bienveillance »), on détricote toutes les contraintes individuelles et collectives (par exemple la capacité de rester discipliné pendant des heures pour étudier), comme on « dérégule » l'économie.
L'erreur des « résistants républicains » à ce qui paraît être un effondrement, et qui n'est qu'une transformation, est de ne pas voir que ce réel démantèlement relève d'un changement radical de civilisation.

Que faire ?

Quelle solution face à la démolition de l’École ? Il s'agit d'une question de société, voire de civilisation. Ce qu'il faut bien voir, ce dont il faut avoir conscience, c'est que la "transformation" de l’École en cursus de formation civique et professionnelle n'est pas uniquement le produit d'une volonté libérale affirmée (que représenterait le protocole de Lisbonne, de l'OCDE, en 2001). L'abandon des vertus humanistes, telles qu'elles avaient été initiées dans la civilisation gréco-latine, n'est pas la sanction d'un cynisme venant d'"en haut". Pas uniquement. C'est aussi une demande sociale et culturelle. Nous assistons, depuis un demi-siècle, voire plus, à un tournant anthropologique. La question de la "solution" n'est donc pas valide. Le "peuple" exige les établissement bas de gamme, comme on a besoin d'internet et du portable. Nous ne pouvons rien contre ce raz-de-marée. La seule question qui vaille est de savoir ce qu'il va rester de l'homme, et de son expression la plus haute, parce qu'elle mêle intelligence et sensibilité, la littérature. Autrement dit, quand des gens comme Cicéron s'adressaient à un lectorat universel et intemporel (au lecteur sachant le latin à l'autre bout de l'Empire, et à nous qui vivons plus de deux millénaires après lui, et qui le lisons parfois dans le texte, le plus souvent en traduction), pour qui les écrivains de l'avenir vont-ils écrire, puisque non seulement on ne saura plus lire authentiquement, mais que le besoin d'approfondir le sens de l'existence aura disparu, comme dans le Brave New World d'Huxley ? Toute autre question, notamment politique, est vaine. La seule tâche efficace est de chercher une voie de substitution au désastre annoncé.

Claude Bourrinet