Robert II le pieux, fils d’Hugues Capet

Robert II le pieux, fils d’Hugues Capet

Robert II le Pieux

Je commencerai par évoquer Robert II le Pieux (972-1 031), fils d’Hugues Capet (939-996) et d’Adélaïde d’Aquitaine (945-1 006). Hugues venait d’être élu roi de France et sacré (Noyon, le 3 juillet 987), mais cette élection n’avait pas de portée « démocratique ». Comme l’expliquait très finement l’historienne Marie-Madeleine Martin : « Élu par les seigneurs et l’Église, Hugues dut son titre, avant que cette élection fût intervenue, à ses exploits pour le bien public : là est la racine de son pouvoir. » Les évêques et les barons avaient pu désigner qui exercerait le pouvoir ; ils n’avaient pu prétendre créer le droit à exercer le pouvoir qui relève de Dieu seul. (« Tout pouvoir vient d’En-Haut ») car il faut tenir compte de l’aptitude de la personne, de sa position, de son expérience, de ses compétences, à servir le bien commun.

Hugues Capet appartenait à la famille héroïque de Robert le Fort (mort en 866), laquelle, depuis quatre générations, se dévouait pour la France et exerçait effectivement, sans en porter le titre, la royauté à la place des derniers Carolingiens déclinants.

Roi associé

Maintenant l’heure d’Hugues était venue, il avait su attendre son tour sans violenter l’Histoire. Il fallait l’en louer, mais sa puissance était très relative, il était certes le roi, le sommet de la pyramide féodale, sa personne était respectée et chaque prince féodal savait qu’en droit, c’était de lui qu’il tenait son fief. L’idée d’un arbitre au-dessus des rivalités, revêtu d’un grand pouvoir moral, commençait à se faire jour ; il allait falloir du temps pour qu’elle s’appliquât dans les faits. Pour le moment le roi ne pouvait même pas contraindre ses vassaux à lui fournir le concours de leurs armées.

En 987, Hugues avait quarante-huit ans, mais son installation était loin d’être assurée. Conscient de la précarité de sa situation, il voyait que l’œuvre d’unification et de réorganisation serait de longue haleine, qu’elle exigerait des siècles ; alors, se dit-il, pour réussir, l’important, c’est de durer, donc de soustraire la couronne à l’élection ! Ce fut l’étincelle du génie capétien : il demanda aux évêques et aux barons d’associer à sa royauté son fils aîné Robert, alors âgé de dix-sept ans. Pour emporter l’adhésion des électeurs, il utilisa une lettre qu’il venait de recevoir du comte de Barcelone lui réclamant son secours contre les Sarrasins ; s’il partait, il ne pouvait laisser le royaume sans que sa succession fût assurée. L’argument porta : le jeune Robert fut élu roi associé et sacré dès Noël 987 en la basilique Sainte-Croix d’Orléans. Un petit secret d’Histoire nous dit que le comte de Barcelone fut vite oublié, mais on ne saurait trop admirer cette manière tout empirique de combiner la coutume du temps, l’élection, avec une prodigieuse idée d’avenir. Bientôt, l’habitude fut prise de voir le fils aîné succéder tout naturellement à son père ; il n’y eut, pour obtenir cela, ni coup d’État, ni proclamation d’une loi ! Rien que l’adaptation aux nécessités politiques ! C’est cela, l’empirisme organisateur des Capétiens.

Hugues avait bien fait de commencer par s’occuper de la pérennité de sa dynastie. Car celle-ci allait devoir se défendre… Charles de Basse-Lorraine, l’oncle du dernier Carolingien, revendiquait la succession, donc la place d’Hugues. Il fallut se battre hardiment.

Par ailleurs, Hugues était harcelé par l’un de ses vassaux pourtant directs, Eudes, comte de Blois, qui venait de s’emparer de Melun. Celui-ci en fut délogé grâce à l’appui des troupes du duc de Normandie et au concours du comte d’Anjou, Foulque Nerra. Eudes allait mourir en 996 après avoir demandé la paix.

Un cœur tumultueux

Or voici qu’allaient intervenir les aventures sentimentales du roi associé, Robert. Celui-ci avait été marié, par raison d’État, à Rosala, dite Suzanne, fille du roi Béranger d’Italie et veuve du comte de Flandre Arnoul II. Elle était de vingt ans plus âgée que lui. Au bout d’un an, il en eut assez et la répudia sans que cela fît trop de scandale. Il s’ensuivit tout juste une petite guerre avec le jeune comte de Flandre, Baudoin IV, fils du premier lit de Rosala, car le roi de France entendait bien garder la dot : Montreuil-sur-Mer ; une fenêtre sur la mer !

Or, en 996, Robert s’éprit follement de la veuve d’Eudes de Blois, Berthe. Celle-ci, fille de Conrad de Pacifique, roi de Bourgogne, était sa cousine au troisième degré ! Immense scandale : Gerbert, ami de Robert et qui, entre-temps, était redevenu évêque de Reims, interdit le mariage ; le pape Jean XV menaçait Robert de l’anathème ; et Hugues Capet lui-même déplorait le projet de son fils. Celui-ci s’entêtait, provoquant même un retournement politique en soutenant désormais les enfants du défunt comte de Blois (qui étaient aussi ceux de Berthe) contre la Maison d’Anjou qui avait si bien servi Hugues Capet.

Tant de soucis finissaient d’épuiser le vieux roi,  lequel rendit son âme à Dieu le 24 octobre 996 dans l’amitié des moines et des grands fondateurs d’abbayes. Il n’avait pas été un personnage extrêmement brillant, mais il avait su se montrer fin négociateur, voire cauteleux et louvoyeur.

Robert II était désormais seul roi. Il avait vingt-six ans. Son règne commençait, on s’en doute dans le déchirement, car il était toujours épris de sa cousine Berthe et n’entendait pas céder ! Pire : au lendemain de la mort de son père, il réussit à faire bénir ce mariage par Archambaud, archevêque de Tours ! Le pape Grégoire V, qui venait de succéder à Jean XV, ne saurait tolérer une telle désobéissance : il somma les époux de rompre.

Pendant quatre années, Robert allait braver les foudres de l’excommunication. Pour tente d’amadouer Rome, il alla même jusqu’à sacrifier Gerbert et ramena une nouvelle fois le fameux Arnoul (le fils naturel du roi carolingien Lothaire) à l’évêché de Reims.  C’était se montrer bien ingrat, car Gerbert avait été le précepteur de Robert et gardait une forte influence sur lui. Il se consola quand même assez vite : déjà lié au jeune empereur germanique Othon III, il devint le conseiller de celui-ci, puis, dès 998, il fut archevêque de Ravenne, et juste avant que sonne l’An Mil, il devint le pape Sylvestre II ! Le premier pape français ! Ce fut alors qu’il parvint à persuader son ancien élève de congédier Berthe. Robert s’exécuta en 1001, la mort dans l’âme, mais, après tout, cette femme ne lui avait pas donné d’enfant…

Un roi doit savoir se sacrifier pour la dynastie : il se rendit aussitôt solennellement en Arles pour demander la main de Constance, fille de Guillaume Taillefer, comte de Provence. Cette Provençale était sûrement belle et cultivée, mais elle n’allait pas tarder à se révéler comme un mégère qui ne se laisserait pas aisément apprivoiser. Elle serait le purgatoire de Robert…

Cousine de Foulque Nerra, comte d’Anjou, elle n’eut de cesse d’imposer à la Cour l’influence angevine au détriment d’Eudes II,  comte de Blois, fils de l’épouse congédiée.

N’en tenant plus, Robert allait tenter de reprendre Berthe qu’il aimait toujours et alla jusqu’à Rome pour demander la séparation d’avec Constance. La tentative ne pouvait qu’échouer : alors, il fit contre mauvaise fortune bon cœur et laissa même Constance s’occuper de la gestion des deniers publics. Lui souffrirait le reste de sa vie et pratiquerait la charité.

Car si le nouveau pape était essentiellement un politique, le roi de France, lui, avait une âme de saint. D’après Richer, moine chroniqueur du temps, il était grand, possédait une belle chevelure, un regard modeste, une barbe imposante et toujours bien peignée, «  une bouche suave et douce pour donner le baiser de la sainte  paix ». Quand il montait à cheval, ses doigts de pied rejoignaient presque le talon et l’on disait que c’était un miracle….

L’Église lui doit la musique et les paroles de nombreux hymnes liturgiques, qu’il interprétait lui-même dans le chœur et dirigeait avec douceur et talent. Et Constance se régalait des rimes dont jouait son époux avec le nom Constance…

Candeur évangélique

Quelques exemples de la charité royale : un soir qu’il soupait à Étampes, sous le regard grincheux de la reine Constance, Robert ordonna que l’on fît entrer les pauvres et les mendiants ; l’un d’eux se glissa aux pieds du roi lequel le nourrissait en cachette sous la table. Mais le pauvre ne perdit pas son temps : il mangea et, surtout, il découpa un ornement d’or qui pendait au vêtement royal, puis il s’esbigna… Quand Robert se leva et s’aperçut du larcin, il ne s’indigna point, disant à son entourage que cet or serait peut-être plus utile à celui qui l’avait emporté qu’à lui-même. Et comme un autre pauvre s’apprêtait à lui couper une frange de son manteau, le roi se contenta de lui dire d’en laisser un peu car un plus pauvre aurait peut-être besoin du reste…

Ne croyons pas toutefois que ce saint homme négligeait la politique. Il savait alors se comporter en suprême justicier. L’historien Funck-Brentano le décrivait « sur les routes, heaume lacé en tête, avec cuissard, gorgerette et haubert », et les chroniques du temps évoquent ses luttes incessantes, ses véritables opérations punitives contre les féodaux trop turbulents du domaine royal : « Toujours en guerre, assiégeant les châteaux, s’efforçant, la lance au poing, de faire régner la paix et la justice. »

Le moment vint de renouer avec la sagesse de son père. En 1017, il fit élire et sacrer son fils aîné Hugues, qui avait dix ans. Hélas, celui-ci mourut jeune en 1025 ! Et ce fut Henri, déjà duc de Bourgogne, que Robert fit élire et sacrer en 1027 à dix-neuf ans. À chacun de ces sacres, la plupart des grands vassaux étaient présents : preuve que la volonté royale de soustraire la souveraineté à toute compétition commençait à être comprise dans l’intérêt de tous.

Mais l’imprévisible Constance était toujours là pour envenimer les choses. Vers 1030, elle s’évertua à dresser ses fils contre leur père, exploitant l’impatience d’Henri d’accéder au gouvernement effectif de la Bourgogne. Ce fut à ce moment que mourut Robert II à soixante et un ans, le 20 juillet 1031 à Melun.

Son règne avait fait grandir en prestige le monarchie capétienne. Certes sur son propre domaine, les féodaux lui avaient mené la vie dure, mais il sut les contenir. Certes, s’élevèrent de façon inquiétante les deux maisons rivales : celle d’Anjou – Foulque Nerra conquit la Bretagne et la Touraine ! – et celle de Blois – Eudes II s’empara de Meaux et de Troyes. Mais devant un roi si pénétré de sa dignité et bien décidé à la faire prévaloir, ces ambitieux arrivaient à se dominer.

Comme l’écrivait le duc de Lévis-Mirepoix : « Dès sa génération, la dynastie n’est plus contestée dans sa légitimité de principe. Les plus humbles s’y reconnaissent. Elle ne défie personne. Une espèce de candeur évangélique, en dépit des troubles du temps, plane sur elle. »

Tel fut le roi Robert II le Pieux. 

Michel FROMENTOUX

 Article paru dans le journal Rivarol

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